Sociologie des élections

Publié le par Kostani Ben Mohamed

LES ÉLECTIONS: APPARTENANCE, FIDÉLITÉ ET

PROGRAMME

ELÉMENTS DE PHYSIOLOGIE SOCIALE

" Même les représentations collectives les plus élevées n'ont d'existence, ne sont vraiment telles que dans la mesure où elles commandent les actes."

Marcel Mauss

Dans une société - telle que la Marocaine - où la sociométrie fait défaut, un moment comme celui des élections est sociologique par excellence. La cueillette "spontanée" des "opinions" peut y être un bon exercice de sociologie appliquée, permettant de mieux comprendre les structures en mouvement. Il va sans dire que "l'opinion", traitée et analysée, est un indice majeur du degré de conscience, du niveau de conceptualisation, de la mentalité et de la morale de la communauté dont elle émane.

Pour mieux comprendre notre société, nous empruntons ici la classification réputée de Durkheim, à savoir : la physiologie des pratiques et des actes, et la physiologie des représentations.

En effet nous allons illustrer la première par un concept opérationnel, fidélité et appartenance. Quant à la deuxième, nous l’illustrerons par les critères de la fidélité et leurs argumentations.

La fidélité, concept essentiel de la science politique traditionnelle, est déjà mentionnée par Ibn Khaldun, dans la Muqaddima , dans le chapitre consacré à l'esprit de solidarité (âassabia en arabe), dont il distingue trois sortes: âassabia nassab, âassabia moulk et âassabia wala’, termes qu’'on peut traduire respectivement par, esprit de solidarité de parenté, esprit de solidarité de pouvoir et esprit de solidarité de fidélité. Cette dernière se divise, toujours selon Ibn Khaldun en : wala’ ousba (fidélité de solidarité), wala nassab (fidélité de parenté et de sang), wala’ daâwa (fidélité d'idéologie)…

Dans notre réalité politique quotidienne, à côté de ces fidélités historiques, qui sont toujours opérationnelles, il y a également le clientélisme et l'intérêt matériel ou symbolique …Et avec tout cet amalgame, on peut déjà parler d'une fidélité composite, où se juxtaposent traditions, archaïsmes ainsi que quelques éléments timides de modernité, tels l'opinion au sens sociologique, le programme, les échéances…

Comme la fidélité et "l'opinion", les critères et les normes sont aussi composites. En effet il existe des normes mythiques comme le âaar, qui est le concept de base de toute société tribale et coutumière, et souvent accompagné du âahd et de la mzawga…et parfois avec des rites très compliqués … Il y a aussi ddemm (le sang), un concept magique majeur et essentiel dans les sociétés de parenté et segmentaires …Il y a également le fameux tâam, une sorte de corruption déguisée en charité et en générosité…A ces critères d'ordre culturel et symbolique, s’ajoutent d'autres d'ordre religieux ou moral, comme lkelma (la parole donnée) signe de foie, de virilité et de majorité, chhada, qui est très proche moralement de l'opinion libre et responsable … Si on ajoute à tout cela des critères laïcs tels que le profit et l'intérêt, les enjeux d'ordres ethniques et la stratification sociale aiguë - comme c'est le cas dans les oasis - la frustration, la misère et l'injustice… le jeu se complique d’avantage…

Comme conclusion réaliste, chez nous, la physiologie sociale n'est encore qu'une morphologie sociale déguisée même si les formes sociales ne sont parfois que des métaphores pour masquer les vrais jeux d'intérêt et de pouvoir, comme c’est le cas des conflits ethniques dans les oasis, qui peuvent cacher une lutte de classes latente … Ainsi les explications historiques linéaires classiques ne peuvent engendrer que des sens erronés et dérouter le chercheur non averti…

Et c'est le refrain de la nécessité d'encadrement par les partis politiques qui doivent dépasser l’inflation politicienne pour une pédagogie civique, par la société civile, voire par l'Etat de toute la société rongée par l'archaïsme rétrograde qui ne laisse pas de chance à l'opinion libre et au choix politique…

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